Les déguerpissements dans la ville d’Abidjan ont été observés ces derniers jours et de nombreuses familles ont été touchées par ce phénomène naturel. Soucieux de cette conjoncture sociale préoccupante, les autorités politiques ont annoncé des mesures d’urgence afin de soutenir les personnes impactées. Dans cet élan, M. Bédia Koffi, opérateur économique et cadre de la ville de Didiévie a accordé un entretien à Vision24 TV au cours duquel il a donné une analyse sur la situation afin de proposer des solutions idoines. Ci-dessous son analyse complète.
Abidjan 03 juillet 2026— Alors que de nouvelles opérations déguerpissement se sont récemment succédé dans plusieurs communes du District autonome d’Abidjan, la question de la gestion des quartiers précaires refait surface avec la même intensité qu’elle suscite depuis des décennies. Entre impératif de sécurité, respect des droits humains et appel des autorités religieuses à la dignité, l’heure est à un changement de méthode.
Les bulldozers sont redevenus, ces dernières semaines, un spectacle familier dans le paysage abidjanais. À Port-Bouët, dans le quartier de Vridi 3 surnommé « Zimbabwé », puis à Cocody, dans les secteurs de Boussandougou, Kissangani, Gobelet ou encore Allahkro, des centaines de familles ont vu leurs habitations détruites en quelques heures.
Le gouvernement défend ces opérations comme une nécessité pour restaurer l’ordre urbain et protéger des vies : depuis 2005, les inondations et glissements de terrain liés à l’occupation de zones à risque ont coûté la vie à plus de 330 personnes dans la capitale économique. Mais du côté des populations concernées, souvent averties tardivement et rarement indemnisées, le sentiment qui domine est celui de l’injustice, histoire longue de plus de soixante ans.
Le phénomène n’a rien de nouveau. Dès les indépendances, la croissance démographique d’Abidjan a largement dépassé la capacité de l’État à produire du logement, favorisant l’installation de quartiers spontanés dans les bas-fonds et zones lagunaires. Pendant deux décennies, la réponse publique a été essentiellement répressive. À partir de 1980, sous l’influence des institutions de Bretton Woods, une approche plus mesurée a émergé : restructurer et équiper certains quartiers plutôt que les raser, comme à Koumassi ou à Jean Folly. Mais faute d’application réelle du Schéma directeur d’urbanisme du Grand Abidjan, ces efforts n’ont pas empêché la réapparition de nouvelles zones d’habitat irrégulier. Depuis 2011, les opérations se sont multipliées et intensifiées, jusqu’aux vagues les plus récentes de 2024 et 2026.
Un cadre juridique qui existe, mais reste insuffisamment respecté contrairement à une idée reçue, le déguerpissement n’est pas un vide juridique. Le Code de l’urbanisme et du domaine foncier urbain, issu de la loi de 2020 modifiée en 2024, encadre les conditions d’occupation du sol et de régularisation des constructions. La Constitution elle-même protège le droit de propriété et impose, en cas d’expropriation pour cause d’utilité publique, une indemnisation juste et préalable.
La Côte d’Ivoire est en outre engagée, par la ratification du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, à respecter des standards précis en matière d’éviction : préavis raisonnable, consultation des populations, alternative de logement. Le problème n’est donc pas tant l’absence de règles que leur application inégale. Le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) l’a rappelé en juin dernier, en pointant des défaillances dans l’accompagnement des familles déplacées et en recommandant des compensations financières, des solutions de réinstallation et un appui psychosocial. Se pose également, de façon récurrente, la question de la coordination entre le District autonome d’Abidjan et les mairies d’arrondissement, dont les compétences respectives restent souvent mal articulées sur le terrain.
Les autorités religieuses en première ligne de la solidarité Face à cette situation, ce sont bien souvent les autorités religieuses qui ont occupé le terrain de la compassion, sinon celui de la contestation. Lecardinal Ignace Dogbo Bessi, archevêque métropolitain d’Abidjan, a qualifié les démolitions de Port-Bouët et Koumassi de véritable drame humain, appelant les fidèles catholiques à ouvrir leurs portes aux familles sinistrées. Du côté musulman, le Conseil supérieur des imams, des mosquées et des affaires islamiques (COSIM) a multiplié les gestes de solidarité matérielle envers les populations déguerpies, tout en invitant les autorités à s’assurer que l’aide promise atteigne effectivement tous les foyers touchés.
Ni l’Église catholique ni le COSIM ne remettent frontalement en cause la nécessité, pour l’État, d’assurer la sécurité des populations exposées aux risques naturels. Mais les deux institutions convergent sur un même message : l’urgence sécuritaire ne doit jamais faire l’économie de la dignité humaine.
Changer de méthode plutôt que de renoncer à l’objectif. Personne, ou presque, ne conteste sérieusement la
nécessité de libérer les zones à haut risque d’inondation ou de glissement de terrain. Le débat porte sur la méthode. Plusieurs pistes, déjà documentées, permettraient de concilier fermeté et respect des droits : l’actualisation d’un schéma directeur d’urbanisme réellement opposable, pour anticiper plutôt que subir ; la préparation de sites de recasement viabilisés en amont des opérations, et non dans l’urgence qui suit les démolitions ; un encadrement procédural strict, avec préavis, recensement contradictoire et voie de recours ; et
surtout, un dialogue institutionnel élargi associant les collectivités, la société civile, la CNDH et les autorités
religieuses, dont le rôle de médiation sociale n’est plus à démontrer. À défaut, le cycle risque de se répéter indéfiniment : des quartiers détruits, partiellement recolonisés quelques mois plus tard, faute d’alternative crédible offerte aux populations.
Le vrai enjeu n’est donc pas de choisir entre sécurité et dignité, mais de construire, enfin, une politique urbaine qui ne les oppose plus.

















