Le 22 juin 2026, le Premier ministre, Dr. Robert Beugré Mambé, a présenté aux partis politiques et à la société civile les grandes lignes d’une réforme majeure de la gouvernance électorale. Cette annonce fait suite à la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI), décidée en Conseil des ministres le 6 mai précédent. En proposant de passer d’un organe unique à une architecture tripartite, le gouvernement entend répondre à une défiance historique. Reste à savoir si cette réforme permettra réellement de restaurer la confiance ou si elle ne constituera qu’un simple habillage institutionnel. Dans une perspective de changement de comportement, l’enjeu dépasse toutefois la seule organisation administrative. Il s’agit également de transformer le rapport des Ivoiriens à l’élection, à la règle et à autrui, afin d’éviter que cette réforme ne demeure un dispositif formel sans impact profond sur les pratiques démocratiques.
Une décision motivée par l’échec de la confiance, mais un diagnostic encore trop technique

Dans son allocution, le chef du gouvernement n’a pas éludé les zones d’ombre du passé. Il a rappelé que depuis la création de la CEI en 2001, les réformes successives intervenues en 2004, 2014, 2019 et 2022 n’ont pas permis d’instaurer une confiance durable entre les acteurs politiques. Le spectre des crises postélectorales, notamment celle de 2010-2011 qui a fait plus de 3 000 morts, demeure présent dans les mémoires et continue d’influencer la lecture des réformes actuelles. Le Premier ministre a justifié la dissolution de la CEI comme un acte d’anticipation et de responsabilité.
Cependant, une lecture centrée sur les comportements invite à nuancer ce diagnostic. Réformer une structure sans agir sur les croyances, les habitudes de transparence et les mécanismes de réciprocité revient à modifier le contenant sans transformer le contenu. La confiance ne se décrète pas par un redécoupage institutionnel ; elle se construit progressivement, à travers des interactions répétées perçues comme justes et prévisibles. Si la décision du 6 mai semble avoir suscité un certain consensus, notamment au sein de l’opposition qui y voit une opportunité de repartir sur de nouvelles bases, l’absence de débat public approfondi interroge déjà sur la dimension de coconstruction, pourtant essentielle à l’adhésion durable.
Une architecture en trois piliers : innovation institutionnelle, mais transformation inachevée

La réforme proposée repose sur une nouvelle répartition des responsabilités électorales en trois entités distinctes, chargées respectivement de l’organisation matérielle du scrutin, du recensement et de la compilation des résultats, ainsi que de la supervision et du contrôle du processus électoral.
Cette architecture vise à répondre à une critique récurrente selon laquelle la concentration des fonctions dans un seul organe favorise les contestations. Sur le plan institutionnel, l’approche apparaît cohérente et innovante. Toutefois, du point de vue des sciences comportementales, la séparation des fonctions ne garantit pas à elle seule l’impartialité des pratiques individuelles. Sans critères de nomination transparents, sans formation aux biais cognitifs et sans mécanismes de redevabilité citoyenne, ces nouvelles structures risquent de reproduire des dysfonctionnements similaires, sous une forme simplement plus complexe et donc moins lisible pour les citoyens.
Le Premier ministre a également évoqué une modernisation maîtrisée, tout en mettant en garde contre une éventuelle « dictature du numérique ». Cette prudence est pertinente, dans la mesure où la technologie ne constitue qu’un outil dont l’efficacité dépend de l’usage qui en est fait. Une solution technique, aussi sophistiquée soit-elle, ne saurait remplacer une éthique partagée du processus électoral.
Les défis d’une réforme d’abord humaine et sociale

Au-delà des intentions affichées, les défis de mise en œuvre apparaissent avant tout humains et sociaux. Le premier concerne l’indépendance réelle des nouveaux organes. Si le gouvernement promet des institutions professionnelles et transparentes, les modalités de nomination et les équilibres politiques restent à préciser. Or, dans tout processus de changement de comportement, l’ambiguïté des règles alimente les stratégies de méfiance et de contournement, ce qui fragilise la légitimité du dispositif.
Le deuxième défi est d’ordre politique et mémoriel. La réforme intervient dans un contexte marqué par une élection présidentielle en 2025 caractérisée par une faible participation et des tensions liées à l’exclusion de certaines figures de l’opposition. Dans ce type de configuration, toute réforme institutionnelle peut être interprétée, à tort ou à raison, comme une manœuvre de consolidation du pouvoir en place. La complexité du nouveau système, si elle n’est pas accompagnée d’un effort de pédagogie et d’appropriation citoyenne, risque alors de nourrir la suspicion plutôt que de l’apaiser.
Le troisième défi concerne l’éducation civique, présentée comme un levier essentiel de transformation durable. C’est sans doute l’axe le plus structurant. Une réforme institutionnelle ne produit des effets réels que si elle s’accompagne d’un travail profond sur les normes sociales, les représentations et les comportements. Cela implique de développer des compétences de délibération plutôt que d’opposition systématique, de sensibiliser aux biais cognitifs qui influencent les décisions individuelles, d’ancrer des pratiques régulières de transparence et de renforcer le rôle de la société civile en tant qu’acteur de confiance plutôt que simple observateur.
Entre réforme institutionnelle et transformation des comportements
La réforme engagée par le gouvernement ivoirien constitue indéniablement un tournant dans la gouvernance électorale. En remplaçant la CEI par une architecture tripartite, les autorités cherchent à répondre à une crise persistante de confiance. Toutefois, cette transformation institutionnelle ne saurait suffire à elle seule à résoudre les fragilités profondes du système.
La restauration durable de la confiance dépendra de la capacité des nouvelles structures à prouver leur indépendance par des actes concrets, répétés et vérifiables. Elle dépendra également de l’instauration d’une culture réelle de la transparence, vécue au quotidien et non seulement proclamée. Enfin, elle reposera sur l’implication active des citoyens, en particulier des jeunes générations, non seulement comme électeurs, mais comme co-acteurs du processus démocratique.
L’histoire jugera si cette réforme aura permis une transformation réelle des comportements politiques et civiques ou si elle n’aura constitué qu’une recomposition formelle des institutions. Au-delà des textes, c’est dans les pratiques quotidiennes que se jouera l’avenir de cette réforme. C’est à cette condition que la Côte d’Ivoire pourra, dans les années à venir, restaurer durablement la confiance démocratique.
Adjoua Lelue

















