Le verdict est tombé : Damana Pickass, Justin Koua et Ikpo Lagui, trois cadres du Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), formation politique fondée par Laurent Gbagbo, ont été condamnés, mercredi 12 février, à dix ans de prison ferme par le tribunal de première instance d’Abidjan. Toutefois, ils n’ont pas été placés sous mandat de dépôt.
Poursuivis dans deux affaires distinctes, les trois hommes écopent également d’une privation de leurs droits civiques pour une durée de dix ans et d’une interdiction de paraître dans des lieux publics pendant cinq ans, à l’exception de leurs lieux de naissance et de travail.
Les faits reprochés aux accusés
Justin Koua, secrétaire général adjoint du PPA-CI, a été reconnu coupable de « troubles à l’ordre public » et « incitation insurrectionnelle » en lien avec les violences préélectorales de 2020.
De leur côté, Damana Pickass, vice-président du conseil stratégique et politique du parti, et Ikpo Lagui, député suppléant du PPA-CI à Yopougon, étaient jugés pour « atteinte à la défense nationale », « association de malfaiteurs » et « attentat contre l’autorité de l’Etat » à la suite de l’attaque du camp militaire d’Abobo Kouté dans la nuit du 20 au 21 avril 2021, ayant causé la mort de trois assaillants.
L’attaque du 2e Bataillon projetable d’Abobo
Le 20 avril 2021, le 2e Bataillon projetable d’Abobo Anokoua Kouté a été la cible d’une attaque violente, causant la mort de quatre assaillants, dont trois Libériens.
Selon le procureur de la République, Koné Braman, Jean-Claude Egny, l’un des principaux acteurs de cette affaire, a désigné Damana Pickass comme le principal financier de l’opération. Il affirme que les accusés, après l’échec de la désobéissance civile de 2020, auraient constitué un groupe visant à renverser le régime en planifiant plusieurs attaques simultanées contre des postes de police et de gendarmerie pour récupérer des armes.
L’enquête a abouti à l’arrestation de 33 suspects, dont Damana Pickass, accusé de « complot contre l’Etat », « activité mercenaire » et « détention illégale d’armes ».
Un procès sous haute tension
Jeudi 13 février 2025, le procureur de la République, Braman Oumar Koné, a tenu une conférence de presse pour justifier la condamnation. Il a affirmé que Damana Pickass avait validé l’attaque et en avait assuré le financement. Selon lui, l’objectif de cette opération était de s’approvisionner en armes et munitions afin de déstabiliser la Côte d’Ivoire par des attaques ciblées, impliquant des civils et des militaires sur l’ensemble du territoire, tout en recrutant des mercenaires libériens. La riposte des forces de l’ordre aurait permis de neutraliser les assaillants, parmi lesquels trois Libériens et un Ivoirien, Gnepa Valentin, décédé à l’hôpital militaire d’Abidjan (HMA).
Il a également précisé que, à l’issue de l’enquête préliminaire, plusieurs individus ont été renvoyés devant le tribunal criminel pour « atteinte à la défense nationale », « complot contre l’autorité de l’Etat », « participation à une activité mercenaire », « association de malfaiteurs » et « détention d’armes et de munitions de guerre de première catégorie ». Parmi eux figurent Damana Adia Pickass, Egny Jean-Claude alias Chang, Madou Zadi Yadé Guillaume alias Saint, et Tahi Kapet Carlos alias Koudou.
Un verdict politique ?
Si le tribunal s’est appuyé sur des éléments jugés « probants » par le procureur, le PPA-CI et plusieurs observateurs dénoncent un procès à caractère politique. Pour eux, cette condamnation viserait avant tout à affaiblir l’opposition et à écarter des proches de Laurent Gbagbo, leader du PPA-CI et potentiel candidat à la présidentielle d’octobre 2025.
Me Zadi Jonas, avocat de la défense, a critiqué un jugement biaisé, estimant que « les preuves présentées sont insuffisantes et reposent sur des déclarations douteuses« . Il a annoncé que ses clients feraient appel, ce qui suspend temporairement les effets de la condamnation.
La réduction de la peine par rapport aux réquisitions initiales – 20 ans de prison ferme demandés par le parquet – semble témoigner d’une volonté d’équilibre. Mais cela suffira-t-il à dissiper les soupçons d’un procès à motivation politique ?
« Ce n’est pas le rôle du procureur ! », rétorque Habiba Touré, avocate et porte-parole adjointe du PPA-CI. Selon elle, cette triple condamnation prononcée dans un contexte préélectoral démontre « la soumission totale de la justice au parti au pouvoir » et « la fébrilité d’un régime qui, tout en prétendant être populaire, persécute judiciairement l’opposition ».
Une Côte d’Ivoire sous surveillance politique
La Côte d’Ivoire, après des années de crise et de réconciliation, vit aujourd’hui sous une surveillance politique constante, tant au niveau national qu’international. Le pays, en quête de stabilité et de cohésion sociale, se trouve à un carrefour où chaque décision politique et judiciaire est scrutée à travers le prisme des tensions historiques et des luttes de pouvoir actuelles.
Les cicatrices de la crise post-électorale de 2010-2011 sont encore visibles et continuent de façonner les relations entre le pouvoir en place et l’opposition. Les fractures sociopolitiques demeurent profondes, et chaque épisode judiciaire, tel que le procès Pickass et Koua, devient un nouveau terrain de confrontation, un test pour la gouvernance démocratique. Chaque élection, chaque décision judiciaire, et chaque réconciliation apparente ou manquée deviennent des indicateurs de la capacité du pays à tourner la page des conflits du passé et à construire une démocratie solide. En effet, l’équilibre politique du pays repose sur une dynamique fragile, où la moindre erreur ou incompréhension peut raviver les tensions et affecter la stabilité à long terme.
La gestion de cette situation délicate nécessite non seulement des décisions politiques éclairées, mais aussi un renforcement de la confiance des citoyens dans les institutions, la justice et le processus électoral. La Côte d’Ivoire se trouve ainsi sous une surveillance politique constante, où chaque geste, chaque parole, et chaque réaction sont scrutés en fonction de leur impact sur la paix sociale et la stabilité politique. Dans ce contexte, la question se pose : le pays saura-t-il surmonter ses défis internes pour garantir un avenir démocratique inclusif et stable, ou bien continuera-t-il à évoluer sous l’ombre de ses divisions passées ?
Dr Nadège Kondo

















